Traitement informatique des phénomènes de parenté en anthropologie et en histoire : une approche intégrée (TIPP)

I. Objectifs et contexte

Ce projet rassemble des ethnologues et des historiens de la famille dont les activités de recherche sont animées par une même ambition : l’analyse systématique des relations de consanguinité et d’alliance. Au moyen d’une mise en commun des matériaux et des compétences propres à ces deux disciplines, l’équipe cherchera à développer, avec le concours d’informaticiens, de nouveaux outils conceptuels et techniques pour le traitement informatique des phénomènes de parenté.

Ce projet s’inscrit dans le prolongement de travaux anthropologiques et historiques (ex. : Héritier 1981, Segalen 1985) qui, en prenant appui sur des logiciels pour l’analyse de données généalogiques, ont ouvert une voie empirique nouvelle pour l’étude des pratiques de parenté et de mariage. Il s’attachera donc à constituer et à exploiter un nombre important de corpus généalogiques qui présentent l’originalité de couvrir tant des sociétés occidentales à différents moments de leur histoire que des populations dans d’autres régions du monde. Les sources utilisées sont aussi diverses : depuis des relevés oraux concernant plusieurs centaines d’individus sur cinq à six générations (ex. : les Aborigènes Alywarra d’Australie), aux sources écrites qui permettent de rassembler des informations sur des dizaines de milliers de personnes sur dix à quinze générations (ex. : les familles bourgeoises de la région Nord-Pas-de-Calais). Certains de ces corpus existent déjà ; d’autres seront issus d’enquêtes ethnographiques, historiques ou documentaires menées par les membres de l’équipe.




Ce projet abordera ces recueils généalogiques sous un angle qui les rend directement comparables, à savoir celui des réseaux qui résultent des connexions unissant les multiples relations de descendance et de mariage qui composent ces corpus. Ces réseaux de parenté (dits aussi « réseaux matrimoniaux ») constituent les objets privilégiés du projet de recherche : leurs principes de composition, d’agrégation et de transformation, ainsi que leurs liens avec d’autres phénomènes (classification terminologique, préférences matrimoniales, choix résidentiels, parenté spirituelle, règles de succession et d’héritage, factionalisme politique, etc.). Or, ni les modèles d’alliance atemporels, ni le dénombrement d’unions entre personnes occupant telle ou telle position généalogique, ni même l’étude des stratégies que poursuivent les individus ou les collectivités, ne suffisent pour comprendre le fonctionnement de ces réseaux. Pour cela, il est nécessaire d’étudier leur déploiement temporel et de s’attacher aux régularités relevant non seulement de la répétition de certains types de mariage mais également, et surtout, de l’agrégation ordonnée de mariages de types différents. En d’autres termes, il convient de s’interroger sur la structuration des réseaux de parenté en tant que tels, d’envisager les arrangements matrimoniaux non pas comme une simple juxtaposition de comportements (individuels ou collectifs), mais comme répondant à une coordination dynamique.

Centrer ainsi l’analyse sur les réseaux matrimoniaux oblige à reconnaître l’importance des phénomènes de « renchaînement ». Même chez des populations qui autorisent, voire prescrivent des unions entre personnes apparentées (dont les systèmes d’alliance sont généralement qualifiés d’« élémentaires »), seule une minorité des circuits qui se réalisent au sein du réseau sont des mariages consanguins. La très grande majorité fait intervenir une ou plusieurs relations d’affinité et, comme tel, correspond à des renchaînements d’alliance : l’union avec un consanguin du conjoint d’un consanguin (ex. : le mariage avec la sœur du mari d’une sœur), l’union avec un consanguin du conjoint d’un consanguin du conjoint d’un consanguin (ex. : le mariage avec la sœur du mari de la sœur du mari d’une sœur), etc. La prise en compte des configurations de ce genre, trop souvent ignorées dans les analyses classiques, s’impose ici comme essentielle. Cela est évidemment d’autant plus vrai dans le cas de sociétés où le mariage entre consanguins proches est proscrit ou déconsidéré (dont les systèmes d’alliance sont souvent qualifiés de « complexes ») : l’organisation du réseau de parenté dépend exclusivement du cumul de renchaînements de ce genre. Ainsi par exemple, les historiens ont pu démontrer, pour les sociétés européennes jusqu’aux années 1730, l’importance des phénomènes de renchaînement impliquant une circulation régulière entre un nombre restreint de lignées.

Toutefois, une conceptualisation opérationnelle du phénomène de renchaînement est confrontée à un certain nombre de problèmes. Tout d’abord, un réseau matrimonial, même de taille relativement réduite, contient un très grand nombre de renchaînements (plusieurs centaines, voire plusieurs milliers pour un corpus de quelques centaines d’individus). En second lieu, il existe un très grand nombre de types possibles de renchaînement (sans distinguer entre pleins et demi-germains, 145 par exemple impliquant deux groupes de consanguins dans les limites des relations de premier degré de cousinage). Enfin, les renchaînements sont imbriqués les uns dans les autres (et avec des mariages consanguins lorsque ceux-ci existent) de sorte que ce sont des configurations complexes, issues de l’agrégation de plusieurs types de renchaînements différents, qui structurent le réseau de parenté.

Ce projet s’attachera donc à mieux comprendre les principes régissant l’agrégation ordonnée des pratiques de parenté, notamment dans le cadre de la structuration des réseaux matrimoniaux, et à surmonter les difficultés que pose l’analyse systématique des renchaînements d’alliance. Plus précisément, il cherchera à développer des traitements informatiques de corpus généalogiques qui répondent à deux types de questionnements conçus comme complémentaires :

L’un est l’ambition spécifiquement anthropologique de mettre en évidence, dans une optique comparative, des formes d’organisation récurrentes. De ce point de vue, réseaux et sous-réseaux de parenté sont envisagés en tant que systèmes, c’est-à-dire comme des totalités structurées régies par des dynamiques internes dont la modélisation reste à faire.

L’autre est le souci historique et ethnographique d’identifier avec précision les acteurs et leurs attributs sociaux au sein des réseaux de parenté considérés. De ce point de vue, l’articulation en réseau des liens de consanguinité et d’alliance fournit un champ privilégié pour l’étude du fonctionnement social et de son évolution, répondant aussi à des déterminations externes à la parenté à proprement parler (itinéraires socioprofessionnels, choix résidentiels, affiliations religieuses, etc.).

Ce projet comportera ainsi une réflexion théorique sur des objets nouveaux qui échappent en grande partie aux approches existantes : réseaux matrimoniaux, phénomènes de renchaînement, interdépendance dynamique des choix de mariage, etc. En même temps, cette réflexion théorique elle-même prendra appui sur l’analyse de corpus généalogiques empiriques et aboutira à des hypothèses dont la pertinence sera évaluée en référence à une pluralité de corpus de ce genre. L’élaboration d’outils informatiques qui permettent ce double traitement – analyse détaillée de cas particuliers d’un côté, évaluation comparative de propositions théoriques de l’autre – est donc un enjeu essentiel du projet TIPP.

II. Description du projet et résultats attendus

Le traitement informatique des faits de parenté a ouvert depuis une trentaine d’années un nouveau champ de recherches, aussi bien pour des ethnologues qui étudient les systèmes de parenté et d’alliance à partir de terrains très différents, que pour des historiens qui étudient le fonctionnement et la transformation de l’organisation familiale dans les sociétés européennes. Depuis les recherches innovatrices de F. Héritier (1981) et de M. Segalen (1985 ; cf. également Selz 1994 et Richard 1993), un nombre croissant de travaux témoignede l’intérêt des outils informatiques pour l’étude des phénomènes de parenté (cf. à titre d’exemple, Brudner et White 1997, Collard 1994 pour des sociétés européennes, et Cazès et Guignard 1991, Barry 1998, Ferchiou 2000, White et Johanson 2004 sur le « mariage arabe »).

En autorisant une appréhension systématique des données, matrimoniales et autres, le traitement informatique des matériaux généalogiques permet d’aborder les systèmes de parenté et d’alliance en privilégiant non plus le jeu des principes classificatoires ou normatifs, mais l’organisation des pratiques réelles. Or, ce recentrage empirique sur les pratiques de parenté oblige à prendre en compte des objets d’analyse nouveaux qui posent un certain nombre de défis aux approches classiques.

Objets nouveaux

Dans la plupart des sociétés, la majorité des membres trouvent leurs conjoints, génération après génération, au sein d’une même aire ou communauté matrimoniale, laquelle se caractérise par un degré relatif de fermeture. Pour une grande part, les mariages unissent donc des individus déjà reliés, directement ou indirectement, par des liens de consanguinité et/ou d’affinité. Ces unions composent ainsi des réseaux (et des sous-réseaux) dont les propriétés s’imposent comme l’objet privilégié de l’étude systématique des matériaux généalogiques. En effet, un tel ensemble d’unions raccordées entre elles ne représentent pas une simple addition de choix matrimoniaux individuels ou collectifs, réalisés indépendamment les uns des autres. Il correspond plutôt à une intégration coordonnée de ces choix, régie par des déterminations et des contraintes spécifiques que l’analyse doit mettre en évidence. Or, face à un foisonnement de liens de consanguinité et d’alliance intriqués les uns aux autres, les approches usuelles des phénomènes de parenté – modèles synchroniques de type structural, comptage des divers types d’unions réalisées, identification d’enjeux stratégiques des acteurs – s’avèrent insuffisantes. Ces approches tendent à situer les principes d’organisation qu’elles identifient à un seul niveau : soit celui des initiatives particulières de mariage, soit celui de l’ordonnancement du champ matrimonial dans son ensemble. Elles permettent donc difficilement de saisir les traits d’organisation propres aux phénomènes en réseau, lesquels émergent de (et président à) la mise en relation de ces deux niveaux différents.

L’autre phénomène qui ressort du traitement informatique des données généalogiques est la prééminence, dans la composition de ces réseaux, de ce qu’il est convenu d’appeler des « renchaînements » (cf. Jolas et al. 1970). Depuis les travaux de C. Lévi-Strauss (1967), l’anthropologie de la parenté dispose d’un modèle puissant détaillant les structures d’alliance (« élémentaires ») fondées sur la figure du mariage consanguin. Toutefois, l’absence de tels mariages dans bon nombre de systèmes, ainsi que, de façon générale, leurs taux de fréquence très faibles comparés à ceux des renchaînements, obligent à reconnaître les insuffisances de ce paradigme. Or, si l’importance de la figure de renchaînement est pleinement reconnue (cf. par exemple Héritier 1981 et Viveiros de Castro 1993 pour une reformulation des systèmes « élémentaires », « semi-complexes » et « complexes » en termes de renchaînements), une modélisation alternative, proprement « complexe », des structures d’alliance, fondée sur des phénomènes de renchaînement, reste à faire. En raison du très grand nombre de renchaînements que renferme un réseau matrimonial même relativement restreint, ainsi que de la très grande quantité de types possibles de renchaînements (comparé au nombre de types possibles d’unions consanguines), la conceptualisation de ces phénomènes, insuffisamment aboutie, reste encore peu opérationnelle sur le plan des analyses empiriques. Par ailleurs, les renchaînements n’interviennent pas de façon isolée mais sont enchâssés les uns dans les autres (et avec des mariages consanguins lorsque ceux-ci existent). Ainsi, ce qu’il convient de retenir comme significatif n’est pas tant la fréquence de tel ou tel type de renchaînement que l’association réitérée de plusieurs renchaînements de types différents. Ce sont ces constellations de renchaînements, des sous-réseaux au sein du réseau de parenté plus large, qui informent la coordination des choix de mariage sur un plan local ou égocentré, et, sur le plan global, déterminent, génération après génération, la structuration du champ matrimonial.

Soulignons que la prise en compte de ces nouveaux objets d’analyse – réseaux matrimoniaux et renchaînements d’alliances – est tout aussi pertinente dans le cadre des études historiques qui mettent l’accent sur la transformation des systèmes d’alliance. Ainsi, jusque dans le premier tiers du xviiie siècle, les unions s’inscrivent au sein de réseaux inter-lignagers. Les renchaînements, dont les figures sont variées – échange simple, généralisé, entre lignées alternées –, sont alors la règle. Puis on observe, à l’échelle européenne, une mutation profonde des systèmes d’alliances qui touche non seulement les catégories supérieures au premier rang desquelles la noblesse (Nassiet 2000), mais aussi les sociétés urbaines (Delille 2000) et paysannes (Sabean 1998). À partir du second tiers du xviiie siècle, la part des mariages consanguins s’élève régulièrement. Il s’agit là de mariages contractés dans la parenté la plus immédiate. De la même manière, les alliances entre affins proches se multiplient, mariages entre beau-frère et belle-sœur, entre oncle et nièce, entre tante et neveu. Parallèlement à ces unions contractées dans un espace voisin qui prennent la forme d’un net repli sur un nombre limité de lignées, se multiplient des mariages les plus distants. Ce sont ces unions contractées au plus près et au plus loin qui déstructurent les systèmes auparavant en place et imposent au champ matrimonial des principes d’organisation nouveaux.

Ce projet est donc guidé par une double souci : (1) aborder le fonctionnement des systèmes de parenté et d’alliance par l’étude de l’agrégation des pratiques de parenté effectives et reliées entre elles, et (2) comprendre le rôle des renchaînements dans la structuration des réseaux (et des sous-réseaux) que mettent en place ces pratiques.

Productions scientifiques antérieures

Outre la constitution et l’étude de corpus généalogiques particuliers (ex. : Daillant 2000, White et Johanson 2004), ainsi que la création de logiciels dédiés (PGRAPH par D. R. White, GENOS par L. Barry), un certain nombre de travaux menés par des membres de l’équipe, soit collectivement, soit individuellement, ont permis d’avancer sur ces questions.

Citons tout d’abord des innovations sur le plan des formalismes, opérant soit, en mode de lecture « géométrique », une inversion de la notation conventionnelle (les mariages représentés par des points et les individus par des traits reliant ces point entre eux, cf. White et Jorion 1992), soit, en mode de lecture « algébrique », une simplification radicale des symboles relationnels utilisés (Barry 1998). D’autres recherches, faisant usage de la théorie des graphes (les réseaux matrimoniaux représentent un cas particulier de graphes « orientés »), ont permis une délimitation rigoureuse de différents types de réseaux matrimoniaux ainsi que la définition de nouveaux concepts tels que « noyau » « endogamie structurelle » ou « connubiuum » (cf. Houseman 1997 ; White 1996, 1997) ; sur un plan formel, White et Harary (2001) ont développé une modélisation des divers niveaux de cohésion que peuvent intégrer des réseaux de parenté. À partir de corpus généalogiques provenant de populations d’Asie du Sud, d’Océanie et d’Amérique du Sud (Houseman 1997 ; Houseman et White 1996, 1998a, 1998b ; White 1996, 1997, 1999), M. Houseman et D. R. White ont également identifié deux modes de bipartition des réseaux de parenté : une structure « en partages » (dividednes) et une structure « à côtés » (sidedness). Dans un autre travail, (White et Houseman 2003), ils ont pu mettre en évidence le caractère auto-organisateur des réseaux matrimoniaux en s’interrogeant sur leurs propriétés de « petits mondes » incorporant une multiplicité de niveaux d’interconnexion : la distribution des fréquences des circuits d’affinité qui composent ces réseaux définit une courbe de puissance qui s’accorde avec un model de searchibility optimal. Enfin, dans une publication récente, plusieurs membres de l’équipe ont proposé une définition formelle des circuits qui composent les réseaux de parenté (« anneaux »), une méthode d’énumération de toutes leurs classes d’isomorphisme au sein d’un horizon généalogique donné, et une série de moyens techniques pour étudier ces classes et leurs interrelations dans des réseaux de parenté empiriques avec le programme informatique PAJEK (Hamberger, Houseman, Daillant, White et Barry 2004 ; White 2004).

Des travaux relatifs à certains liens familiaux ont été réalisés par des historiens de l’équipe. Ainsi Vincent Gourdon et Marion Trevisi ont-ils respectivement travaillé sur les grands-parents et sur la place des oncles et des tantes dans les structures familiales aux XVIIIe et XIXe siècles (Gourdon 2001, Trevisi 2003). Par ailleurs, un numéro spécial des Annales de Démographie Historique (2005/1 à paraître) intitulé « Analyse de réseau et données d’histoire » propose plusieurs articles autour des réseaux d’alliance (C. Grange ; F. Boudjaaba) et de la parenté spirituelle (V. Gourdon).

Deux questions prioritaires

Malgré un certain nombre d’avancées incontestables, exploitées depuis par d’autres chercheurs (cf. par exemple Vinel 2000, Surrallés 2000), les recherches sur l’organisation des réseaux de parenté et sur les renchaînements n’en sont qu’à leurs débuts. À l’heure actuelle, deux voies de recherche sont prioritaires :

(1) Il est tout d’abord nécessaire d’établir, à partir d’une réflexion menée à la lumière de régularités repérables dans des corpus généalogiques réels, des critères discriminants permettant aussi bien de regrouper certains types de renchaînements (tous ceux ayant tel nombre de liens, de générations, de relations « parallèles » ou « croisés », etc.), que d’opérer des décompositions raisonnées de réseaux de parenté empiriques. Une telle évaluation, empiriquement fondée, des implications sociologiques, des attributs formels et des modalités de hiérarchisation des renchaînements (et des unions consanguines), apparaît en effet comme préalable nécessaire à l’étude comparative des réseaux de parenté et à la mise en évidence de liens causaux intervenant dans les choix de mariage.

Il est important de souligner que ce type de travail exige un effort important de modélisation théorique : il ne peut se faire de façon « automatique ». D’une part, en raison de la très grande quantité de types possibles de renchaînement, une simple énumération de leurs taux d’occurrence respectifs s’avère peu productif. D’autre part, si la théorie des graphes permet d’évaluer, pour un réseau de parenté donné, le nombre de circuits « indépendants » ou élémentaires qui le composent (Gibbons 1955), elle ne permet pas d’identifier ces circuits : le problème admet une multiplicité de solutions.

(2) Une deuxième direction de recherche concerne l’analyse non pas des figures de renchaînement (et de mariage consanguin) elles-mêmes, mais des formes et des limites de leur imbrication. Pour les membres du projet, les structures d’alliance sont fondées moins sur la répétition mécanique de tel ou tel type d’union (la perspective classique), que sur la récurrence sélective de contextes généalogiques impliquant l’association systématique de plusieurs types d’unions différents. La récurrence de telles associations induit certaines orientations qui influencent les projets matrimoniaux des générations suivantes. Identifier les facteurs qui interviennent pour favorisent la réitération de ces différents types de constellations permettrait de définir le sens des rapports entre les choix particuliers de mariage et le déploiement du réseau de parenté dans son ensemble.

Certains de ces facteurs sont d’ordre sociologique, démographique ou historique : l’étendue des prohibitions matrimoniales, les dispositions résidentielles en vigueur, la taille et la composition des fratries, la différence d’âge moyenne entre les conjoints, des mutations sociales, etc. D’autres, d’ordre structural, relèvent plutôt de l’agencement même des choix matrimoniaux. Ainsi, par exemple, tout mariage qui participe de deux configurations matrimoniales (ex. : l’épouse est à la fois une fille de frère de mère [MBD] et une fille de sœur de père [FZD]), implique nécessairement l’occurrence d’un troisième type de mariage (ex. : l’union entre le père de l’époux et la sœur du mari de sa sœur [ZHZ]), tout en excluant d’autres unions possibles. Les dynamiques implicatives de ce genre qui président à l’agrégation coordonnée des choix de mariage, représentent un champ d’investigation particulièrement riche et jusqu’alors peu exploré.

Corpus généalogiques et leur traitement

Ces deux voies de recherche exigent non seulement une réflexion théorique sur le fonctionnement des systèmes de parenté et des phénomènes de renchaînement, mais aussi la constitution et l’exploitation de corpus généalogiques couvrant un éventail le plus large possible de populations et de périodes. Ce sont en effet ces données qui fourniront aussi bien les matériaux ethnographiques et historiques qui orienteront les efforts de conceptualisation, que le matériel nécessaire pour l’évaluation comparative des hypothèses de modélisation.

Du côté anthropologique, certains de ces corpus ont été élaborés et rassemblés dans le cadre de projets antérieurs (Kinship, Social Biography and Social Change Database [D. R. White, M. Houseman et T. Schweizer 1993-1999], Kindemo 150 Project on Longitudinal Studies of Kinship Demography [D. R. White et M. Houseman], l’ATIP « Traitement Informatique des Matériaux Ethnographique » [dirigée par L. Barry], Group Compositions in Band Societies Database [W. W. Denham], etc.). D’autres sont le résultat de recherches individuelles, ou sont en cours de préparation (ex. : chez les Watsi du Togo [K. Hamberger], chez les Bassari de Guinée [L. Gabail]).

Du côté des travaux d’histoire européenne, on dispose actuellement de plusieurs grands corpus : les familles de la bourgeoisie industrielle du Nord-Pas-de-Calais aux xixe-xxe siècles (90 000 individus), les familles de financiers juifs européens du xviiie siècle jusqu’en 1950 (13 000 individus), la population de Vernon et ses environs (Normandie) aux xviie-xixe siècles (200 000 individus), les paysans du pays d’Auge (Normandie) aux xviie-xixe siècles (100 000 individus), familles de Louisiane (Acadiens et autres) aux xviie-xxe siècles (45 000 individus). Au moins deux autres corpus sont en préparation : les familles ducales françaises aux xviie-xxe siècles, et les habitants du village de Sannois sur Seine en Seine et Marne aux xviiie-xixe siècles.

Il est évident que le traitement systématique de ces matériaux, à la fois à la lumière des interrogations théoriques évoquées plus haut et de façon à pouvoir y identifier les individus concernés et prendre en considération leurs attributs sociaux, repose sur le maniement d’outils informatiques. Or, ceux-ci restent en grande partie à développer. Il est un fait qu’à l’heure actuelle, la direction de recherche dont relève le présent projet est sérieusement entravée par l’absence de travaux de programmation professionnelle. Des collaborations antérieures ont permis aux membres de l’équipe d’identifier un certain nombre de voies de recherche possibles, avec les logiciels PGRAPH (créé par D. R. White) et GENOS (créé par L. Barry), et surtout avec le logiciel PAJEK (créé par V. Batagelj et A. Mrvar de l’Université de Ljubljana). Il est important pour la réussite du présent projet que ces efforts puissent être poursuivis, et cela sous deux formes. D’un côté, il sera souhaitable de continuer à explorer, avec les auteurs de logiciels qui existent déjà (PAJEK notamment), comment ces programmes peuvent être adaptés pour permettre une analyse approfondie des matériaux généalogiques. De l’autre, il sera nécessaire que des personnes ayant des compétences en matière de conception et/ou de programmation informatique puissent être associées, en tant que collaborateurs techniques, au travail collectif de réflexion mené par les membres de l’équipe.



Références citées

Barry, L. S. (1998), « Les modes de composition de l’alliance. Le “mariage arabe” », L’Homme 147 : 17-50.

Boudjaaba, Fabrice, (à paraître) « Parenté, alliance et marché dans la France rurale traditionnelle. Essai d’application de l’analyse de réseaux au marché foncier et immobilier de Saint-Marcel (Normandie) 1760-1824 », Annales de Démographie Historique, 2005/1.

Boudjaaba, Fabrice, (à paraître) « Parenté, alliance et marché dans la France rurale traditionnelle. Essai d’application de l’analyse de réseaux au marché foncier et immobilier de Saint-Marcel (Normandie) 1760-1824 », Annales de Démographie Historique, 2005/1.

Brudner, L. A., et D. R. White (1997), « Class, Property and Structural Endogamy : Visualizing Networked Histories », Theory and Society 25:161-208.

Cazès, M.‑H. et E. Guignard (1991), « Les cercles d’alliance chez les Dogon islamisés de Tabi », in F. Héritier-Augé et E. Copet-Rougier (éds), Les complexités de l’alliance, II : Les systèmes complexes d’alliance matrimoniale. Paris, Éditions des Archives contemporaines.

Collard, Ch. (1994), « Preference and Limit of the Preference : The case of Marriages Between Two Brothers and Two Sisters in French Quebec », Communication presented at the EASA conference, Olso.

Daillant, I. (2000), « L’alliance dravidienne au singulier », LHomme 154-155: 159-182

Delille, G, « Echanges matrimoniaux entre lignées alternées et systèmes européen de l’alliance : une première approche » in J.‑L. Jamard, E. Terray et M. Xanthakou (dir.) En substances. Textes pour Françoise Héritier. Paris, Fayard : 219-252, 2000.

Ferichou, S. (2000), « Marriage “arabe” et alliance redoublée dans la société tunisoise », in J.‑L. Jamard, E. Terray et M. Xanthakou (éds), En substances. Textes pour Françoise Héritier. Paris, Fayard.

Gibbons, A. (1955), Algorithmic Graph Theory. Cambridge University Press, Cambridge.

Gourdon, V. (2001), Histoire des grands-parents, Paris, Perrin, 456 p.

Gourdon, V. (à paraître) « Aux cœurs de la sociabilité villageoise : une analyse de réseau à partir du choix des conjoints et des témoins au mariage dans un village d’Île-de-France au XIXe siècle », Annales de Démographie Historique, 2005/1.

Grange, C. (à paraître) « Les réseaux matrimoniaux intra-confessionnels de la haute bourgeoisie juive à Paris à la fin du XIXe siècle », Annales de Démographie Historique, 2005/1.

Hamberger K., M. Houseman, I. Daillant, D. R. White et L. Barry (2004), « Matrimonial Ring Structures », Mathématiques et Sciences humaines/Mathematics and Social Sciences 168 : 83-119.

Héritier, F. (1981), L’Exercice de la parenté. Paris, Hautes Études, Gallimard/Le Seuil.

Houseman, M. (1997), « Marriage networks among Australian Aboriginal populations », Australian Aboriginal Studies 1997 (2) : 2-23.

Houseman, M. et D. R. White (1996), « Les structures réticulaires de la pratique matrimoniale », L’Homme 139 : 59-85.

Houseman, M. et D. R. White (1998a), « Network Mediation of Exchange Structures : Ambilateral Sidedness and Property Flows in Pul Eliya (Sri Lanka) », in T. Schweizer et D. R. White (éds) Kinship, Networks and Exchange. Cambridge, Cambridge University Press.

Houseman, M. et D. R. White (1998b), « Taking Sides : Marriage networks and Dravidian Kinship in Lowland South America », in M. Godelier et T. Trautmann (éds) Transformations of Kinship. Washington D.C., Smithsonian Press.

Jolas, T., Y. Verdier et F. Zonabend (1970), « Parler famille », L’Homme X (3) : 5-26.

Lévi-Strauss, C. (1967), Les structures